Méthode d’élaboration de l’atlas d’Auvergne

 

Les questions de paysage ne peuvent être appréhendées que par une expérience poussée et orientée de terrain.

Cet atlas des paysages d’Auvergne n’est pas un document qui doit se substituer à un rapport physique avec le terrain, avec les territoires qu’il décrit. Ce n’est pas un document qui doit éviter à son utilisateur d’aller sur le terrain. Au contraire, il doit amener cet utilisateur vers l’observation concrète des territoires en question. Il a été conçu pour servir de support de discussion entre les acteurs sur le terrain, comme un "objet de transition" entre leurs différentes formes de connaissances du territoire. La méthode de travail mise en place pour son élaboration est une illustration directe de ce principe.

La méthode des ateliers mobiles des paysages a été imaginée comme une manière ouverte de rassembler des connaissances partagées sur les paysages. C’est une méthode de travail collectif qui implique une expérience directe de terrain.

L’atelier mobile

« Oh, moi, vous savez, je ne suis pas spécialiste du paysage ! »

A l’origine de cet atlas, il y a un constat alarmant qui en a déterminé la méthode : l’auto-effacement systématique d’une grande partie des interlocuteurs lambda quand il s’agit d’aborder collectivement les questions de territoire en termes de paysage. Auto-effacement qui, bien que le désir de parler des paysages que l’on connaît soit grand, se traduit irrémédiablement par la sentence suivante : « oh, moi, vous savez, je ne suis pas spécialiste du paysage ! ».

Pourtant, la question des paysages nous concerne tous. Elle n’est pas le monopole de quelques-uns. Et tous autant que nous sommes avons bien l’intuition qu’il s’agit là, non pas d’un simple propos esthétique sur ce que nous voyons, notre environnement, mais des enjeux bien plus fondamentaux qui ont à voir avec la manière dont notre société, chacun d’entre nous séparément ou collectivement, plus ou moins volontairement, plus ou moins consciemment regardons, transformons, exploitons, gérons, protégeons… bref agissons sur et interagissons avec notre environnement (et par conséquence sur son apparence). Tout le monde a l’intuition plus ou moins claire que la question du paysage va bien au-delà des apparences, qu’elle a à voir avec notre façon de vivre, notre façon d’adapter notre environnement à nos besoins ou de s’adapter à ses conditions. En somme, tout le monde sent bien qu’il y a dans les questions de paysage des enjeux qui vont bien au-delà de la simple apparence des territoires dans lesquels nous vivons.

Si quand on parle de paysage on s’attache à décrire les "apparences des territoires", c’est bien parce que les apparences jouent le rôle pratique "d’indicateur" de nos actes et de nos décisions, de ce que nous faisons, de nos manières de vivre. Elles sont un moyen relativement immédiat et facilement accessible pour nous aider à comprendre des mécanismes sociaux plus complexes. Elles illustrent les grandes décisions, les grands choix que nous faisons (sans bien nous en rendre compte) quant à nos manières de vivre et aux évolutions de notre société. A travers l’apparence des territoires, ce que l’on peut saisir, c’est bel et bien notre rapport à la vie tout court : nos vies, celles des autres, celles des autres êtres vivants. L’enjeu est donc bien plus fondamental que la description d’un simple tableau que l’on appelle traditionnellement « un paysage ».

Un atlas de paysage pour comprendre un peu mieux nos manières d’agir sur les territoires.

Les atlas régionaux de paysages qui sont en train d’être réalisés dans toute la France (à la suite des atlas départementaux réalisés il y a une quinzaine d’années) doivent être considérés comme une occasion unique de remettre à plat les manières dont nous concevons notre environnement et les relations de notre société avec son milieu. Et cela, de cette manière très singulière (paysagère) qui est de s’attacher à décrire ce que l’on voit, l’apparence actuelle de nos territoires…
Ces atlas ne sont donc pas qu’une somme de connaissances compilées sur les diverses apparences des territoires mais des tentatives nécessaires et utiles de prise de recul sur ce que nous y faisons.

Ce ne sont donc pas non plus des documents de connaissance "définitifs" et "éternels" mais qui relèvent plutôt d’une "prise de vue" très actuelle (un instantané) sur le cours de l’évolution des transformations de nos territoires et de notre société. Il s’agit donc, avec de tels atlas, de palier le déficit de compréhension concernant ce qui se passe pourtant bel et bien sous nos yeux.

Augmenter, notre aptitude à voir, décrypter ce que l’on voit, en somme augmenter le niveau de précision sur la compréhension de ce que l’on voit au quotidien et pouvoir l’expliciter pour le transmettre en termes simples, compréhensibles et appropriables à tout un chacun, qui ne se sentirait pas spécialiste des questions de paysage, tel est donc l’objectif premier de cet atlas des paysages d’Auvergne.

L’atelier mobile des paysages (méthode de voyage).

La méthode qui a été mise en œuvre pour réaliser cet atlas régional des paysages en Auvergne est plutôt singulière. Pour nous donner les moyens de rassembler un ensemble conséquent de connaissances et d’éléments de compréhension des territoires actuels, nous avons imaginé un dispositif de travail inédit : l’atelier mobile des paysages. Le procédé est simple. Une camionnette à neuf places nommée "atelier mobile des paysages d’Auvergne" a permis d’embarquer un certain nombre d’invités pour effectuer plus d’une trentaine d’itinéraires d’un jour chacun (environ deux cents kilomètres) à travers l’Auvergne. Ceci entre mai 2011 et mars 2012. Deux ou trois paysagistes, ethno-botanistes, photographes et naturaliste au volant pour six à sept invités maximum provenant d’horizons divers concernés par les questions de paysage, de milieux, d’environnement, de territoires ou tout simplement par les évolutions récentes des territoires qu’ils habitent.
Six mille kilomètres ont ainsi été parcourus à bord de l’atelier mobile des paysages d’Auvergne, en compagnie d’une petite centaine d’invités embarqués.

L’atelier mobile : une idée.

L’atelier mobile, c’est une idée. L’idée que pour parler des questions de paysage, il n’est pas possible de le faire ex nihilo mais qu’il est nécessaire et fondamental de le faire in situ et en direct, au contact et à partir de ce que l’on voit. C’est l’idée aussi que pour parler de paysage, il est nécessaire de le faire sur la base d’expériences diversifiées et d’initiatives nombreuses qui sont en cours sur ces territoires. C’est aussi l’idée qu’on ne peut comprendre ce que l’on voit qu’en combinant ce que chacun en voit avec ce que chacun sait des processus en cours… Bref, que l’on ne peut comprendre qu’à plusieurs en croisant les regards confrontés directement au réel.

Une sorte de nouvelle agora.

Parler en étant confrontés à ce que l’on voit, en situation de voyage, même d’un jour, en compagnie de personnes plus ou moins habitantes (au sens large), toutes concernées par ce qui se passe dans les territoires traversés, ce n’est pas la même chose que parler autour d’une table de réunion, dans les différents services des administrations et collectivités qui influent sur les apparences des territoires de par l’ensemble des décisions qu’ils peuvent prendre. La parole est située. Elle peut "se déplier" dans la situation. Elle prend une tournure liée aux événements du voyage et au sens (signification-orientation-expérience) de la conversation entre les interlocuteurs. Elle devient nécessairement plus riche car directement issue du réel et de l’expérience. La parole "s’ouvre" sous les diverses influences des situations rencontrées et des conversations enclenchées. L’atelier mobile est un espace où la parole sur le territoire peut prendre une forme particulière et particulièrement utile à la compréhension de ce que nous y faisons aujourd’hui. Dans l’atelier mobile, l’échange de connaissances et de perceptions a lieu. Des japonais à qui le dispositif a été présenté l’ont immédiatement associé à une sorte de nouvelle "agora".

Une forme de collecte qui n’est peut-être pas comestible mais bien utile pour comprendre ce qui se passe.

Les journées d’atelier mobile des paysages ont été l’occasion d’une collecte : la collecte de toutes les "formes d’aménagement" repérables de visu tout au long des itinéraires. Pour revenir aux fondements des évolutions de l’apparence des paysages, les personnes embarquées ont focalisé leur attention et leurs échanges sur les actes, les formes, les organisations, les dynamiques, les processus d’aménagement et de gestion qui contribuent ou ont contribué à faire plus ou moins évoluer ou à préserver les diverses apparences des territoires auvergnats.

L’objectif du travail et des échanges qui ont eu lieu dans l’atelier mobile a été de tenter de replacer ainsi l’action de l’homme au centre de la méthode d’observation. En somme de commencer par observer et rendre compte de manière précise de ce que font les hommes dans ces territoires. Ceci pour tenter de mettre en évidence, dans des situations diversifiées et à différents niveaux de compréhension, la plupart des formes d’interrelation entre l’homme et son milieu en Auvergne de nos jours.

Les invités embarqués.

Les invités ont été des personnes qui travaillent sur les paysages auvergnats dans divers domaines de l’aménagement et de la gestion des territoires, à différentes échelles territoriales. Cela va des membres des administrations de l’Etat jusqu’aux habitants, en passant par l’échelon des collectivités locales et des divers acteurs territoriaux…
Une journée de lancement du travail d’Atlas et quatre journées départementales ont permis à ces invités de mieux comprendre la méthode par des exposés de l’équipe, d’appréhender l’état d’avancement du travail d’atlas et les orientations prises, et enfin d’imaginer le rôle que chacun peut jouer en s’inscrivant aux itinéraires qui leur conviendraient le mieux et apporter ainsi leur contribution.

Une récolte de deux mille cas de telles formes, situations, processus d’aménagement compilés dans un blog-journal de voyage en parallèle de l’atelier mobile.

Grâce à la connaissance que les voyageurs embarqués avaient du territoire et à l’attention qu’ils portaient particulièrement sur les questions de paysage, les voyages de l’atelier mobile ont permis d’inventorier un ensemble considérable de situations et processus d’aménagement dans les territoires auvergnats.

La forme définitive de l’atlas des paysages d’Auvergne a été élaborée sur la base d’environ deux mille cas rencontrés aujourd’hui, identifiés et collectés, de situations d’aménagement et de gestion, plus ou moins majoritaires ou minoritaires, petites ou grandes, ayant un impact plus ou moins important sur les territoires et leurs habitants… mais que l’on peut quoi qu’il en soit présenter comme des expressions claires et perceptibles des formes diverses et variées de relations entre l’homme et son milieu. Nous avons soigneusement noté et illustré nos récoltes de l’atelier mobile dans un blog qui nous a servi de sorte de "journal de voyage". Ce "journal de l’atelier mobile des paysages" peut donc être considéré comme une sorte de tableau actuel, au début du 21ème siècle, des façons dont les hommes s’installent, apprécient, exploitent, gèrent, aménagent, préservent les territoires auvergnats. S’il n’est pas exhaustif, il n’en reste pas moins que la quantité et la compilation de toutes ces situations paysagères donne une image de nombreux aspects des interrelations que nous entretenons avec notre environnement et des plus ou moins grand équilibres qui en découlent.

Le site internet de l’Atlas des paysages d’Auvergne imaginé comme une plateforme collaborative et évolutive alimentée par un réseau-paysage auvergnat.

La quasi totalité des informations collectées lors des ateliers mobiles des paysages a été retranscrite dans ce site internet. La plus grande partie de ce qui y est écrit n’est que la transcription d’expériences et de paroles échangées sur le terrain par les voyageurs embarqués.

L’idéal serait que ce site devienne un outil pratique et en mouvement, une forme d’écriture ouverte, sans cesse en train de s’étendre. L’idée est qu’il serve de point de départ à une plateforme collaborative pour permettre à terme une construction collective et évolutive des données qui constituent le document "atlas des paysages". Car les paysages se transforment, parfois par des révolutions dans les manières de voir, souvent par touches et modifications successives et disparates…

Au-delà d’un outil informatique pratique d’accès aux informations sur les paysages, il peut être considéré comme la préfiguration d’un outil pratique de fonctionnement du réseau auvergnat des acteurs du paysage pour les consulter, les modifier ou en ajouter de nouvelles.

Pour atteindre son efficacité pratique maximale, cet atlas régional des paysages d’Auvergne doit être ainsi appréhendé, à l’aire des technologies de communication nouvelles, comme une forme non finie de sources d’informations et un moyen pratique de mise en relation du réseau des personnes qui travaillent sur et à partir des questions de paysage en Auvergne.